Cours d'esthetique

mercredi, novembre 02, 2005

Sublime II - Entre présentation et représentation

Impossible de revenir sur les véhicules du sublime et de proposer des outils pour en analyser les formes au cinéma, sans poser préalablement la distinction traditionnelle entre présentation et représentation. Car le sublime est, peut-être plus que toute autre notion d’esthétique, au cœur du passage de l’un à l’autre.

Présenter (du latin praesentare) comprend à la fois l’idée de présent et de présence. Présenter c’est rendre la présence concrète d’une chose au moment où elle se manifeste. La représentation au contraire convoque toujours indirectement la chose, par le truchement d’un mot ou d’une image. Elle substitue à l’absence de la chose une image qui la comble et la redéfinit.
Pour les arts plastiques, l’histoire de Dibutade rapportée par Pline tient lieu de mythe d’origine, il contient tous les ingrédients de la représentation : le modèle présent puis absent, l’image tracée qui vaut pour lui et qui fonctionne comme signe, à la fois indice et icône . Dans ce cas de figure, représenter revient à présenter à nouveau, selon de nouvelles modalités de temps et d’espace, ce qui n’est plus présent. Selon Louis Marin, la scène primitive de l’Occident chrétien est celle de l’ange au tombeau, le matin de la résurrection : « il n’est pas ici, il est ailleurs, en Galilée, comme il l’a dit ». À la place du cadavre, se trouve (s’avance pourrait-on dire) un message énoncé. On sait l’efficacité d’une telle image, et le rôle central qu’elle a joué dans la philosophie esthétique occidentale : la représentation, à sa suite, est nimbée du caractère sacré des mythes de l’origine . L’empire de cette conception de la représentation s’étend jusque dans la pensée du cinéma, et l’on songe aisément au rapprochement que suggère Bazin entre l’ « image mécanique » et le Saint Suaire. L’idée même d’image-trace sur laquelle revient Jean-Marie Schaeffer dans L'Image précaire est tributaire de cette conception. Dans les deux cas, la représentation est le décalque d’une présentation initiale dont elle conserve l’âme, le secret (toujours ce retour au mystère de la présence). Il est dès lors logique que le sublime réside, comme le souligne déjà Kant, davantage dans la religion juive, celle-ci n’acceptant pas que l’idée divine soit exprimée par le biais d’autre chose qu’elle-même. Mais revenons au Saint Suaire : la représentation – fut-elle trace ou/et relique – procède de la disparition progressive (de la décomposition) de la présentation, assurant à celle-ci durée et ubiquité. Le prix à payer n’est donc ni plus ni moins que la mort, ce qu’illustre en le modernisant le récit canonique du Portrait ovale d’Edgar Poe.

Il y a dans le sacrifice exigé par la représentation quelque chose de proprement sublime, et le fait même que la représentation concrétise la finitude et par la trace l’infinitude de l’être reflète avec justesse la tension résidant au centre du sublime entre le fini de la perception et l’infini dans la représentation. Seulement l’art moderne ne s’arrête pas à la représentation et recherche un accès à quelque chose qui n’est pas nécessairement Dieu, mais simplement ici et maintenant. C’est là que réside un autre sublime, essentiellement présent, qui conserve certes l’idée d’une impensable dans la pensée, mais d’une toute autre manière, plus brute, moins éloquente. Car dans ce sublime, c’est la matière même qui est convoquée, sujette à terreur, au soupçon, au désir. Il n’est donc plus question de transcendance, mais plus simplement d’une interrogation immanente sur la matière dont le sujet sublime fait évidemment partie intégrante.

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