Cours d'esthetique

mercredi, novembre 02, 2005

Question de goût : Kant et Hume

I. Le goût chez Kant (Critique de la faculté de juger).

Les quatre moments kantiens de la définition du goût s’énoncent ainsi :

1) « Le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'un mode de représentation, sans aucun intérêt, par une satisfaction ou une insatisfaction. On appelle beau l'objet d'une telle satisfaction »

2) « Est beau ce qui plaît universellement sans concept »

3) « La beauté est la forme de la finalité d'un objet, en tant qu'elle est perçue en celui-ci sans représentation d'une fin »

4) « Est beau ce qui est reconnu sans concept comme objet d'une satisfaction nécessaire »

Kant les énonce de telle sorte que s’y accordent dans les jugements de goût la subjectivité et l'universalité : le plaisir lié au beau est le résultat d'une « harmonie de l'imagination et de l'entendement » telle que tous, en droit, peuvent la ressentir dans la relation esthétique. Stratégiquement, la relation esthétique ainsi définie selon le critère de l'autonomie formelle (universalité sans concept, satisfaction nécessaire) et sociale (satisfaction désintéressée, finalité sans fin) du beau fait de l'art la modalité éminente et universelle des conduites esthétiques.

II. D. Hume – De la norme du goût, 1755 in Essais esthétiques, Paris, Editions G.F.

p. 140 « La beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente ».

Bref du goût, on ne doit pas disputer.

Néanmoins Hume assortit cet adage d’un certain nombre de réserves :

1. Le goût d’abord, et la délicatesse qu’il suppose est d’abord le fruit de la « pratique d’un art particulier, et de l’étude et la contemplation d’une sorte particulière de beauté. ». Le goût est donc le fruit d’une sorte d’éducation, d’un dialogue prolongé avec les œuvres d’art.


Le rôle de l’expérience dans la constitution du goût sera plus tard central pour la sociologie de l’art. À cet égard, il suffit de se rapporter au texte de Pierre Bourdieu, très éclairant à cet égard, qui s’intitule La Distinction; critique sociale du jugement, (Paris, Editions de Minuit, 1979).

« la rencontre avec l’oeuvre d’art (...) suppose un acte de connaissance, une opération de déchiffrement, de décodage, qui implique la mise en œuvre d’un patrimoine cognitif, d’une compétence culturelle »

2. Si l’expérience favorise le goût, le préjugé l’handicape. Encombré de préjugé, le critique ne peut juger librement une œuvre et se condamne à en avoir une vue partiale et faussée. Il ne fait que la plier à ses vues au lieu de s’y plier, c’est-à-dire de ne se consacrer qu’à elle. Chaque œuvre doit être, dans une certaine mesure, un nouveau départ.

Relevons ici l’identité de la philosophie et de l’art qui requiert pareillement – dans le cadre de cette esthétique – une disposition de pensée similaire à celle prescrite par la philosophie.

3. « Ainsi, bien que les principes du goût soient universels, et presque, sinon entièrement, les mêmes chez tous les hommes, cependant bien peu d’hommes sont qualifiés pour donner leur jugement sur une œuvre d’art., ou pour établir leur propre sentiment comme étant la norme de la beauté. »

Hume se distingue de Kant, dont il est le contemporain, en ce que le jugement de goût n’est pas pour lui à proprement parler universel. Partant d’une approche empirique, il fait apparaître les conditions pratiques de la formation du jugement de goût et ses conditions théoriques, disqualifiant du même coup le jugement de goût universel Kantien. Kant admet en partie les objections de Hume et les intègre à son raisonnement, de manière à imposer coûte que coûte l’idée d’un jugement universel.