Cours d'esthetique

jeudi, novembre 24, 2005

Arthur Danto – L’assujettissement philosophique de l’art

Danto revient dans ce texte sur les différentes modalités de l’interprétation de l’œuvre d’art et plus encore de l’expérience esthétique.

I. L’invention du ready made

La première chose frappante chez Danto, c’est son refus d’utiliser la concept de beauté, comme si ce terme ne relevait pas de ses préoccupations première, ou mieux qu’il n’était plus véritablement pertinent de l’utiliser. Danto s’en explique d’ailleurs en détail dans son dernier ouvrage, The abuse of beauty. Il explique à ce propos dans un entretien (Mouvement, 01/04), qu’il évite de parler de beauté pour deux raisons : d’une part parce qu’il s’intéresse à la définition de l’art et qu’il préfère pour ce faire rester en dehors des considérations esthétiques ; ensuite parce que la beauté a selon lui disparu pour des raisons politiques, principalement avec le daidaïsme qui, après le grande guerre, a décidé qu’une société responsable d’un tel carnage ne pouvait plus mériter la beauté, qu’elle n’était dés lors plus possible.

Mais quand bien même la beauté servirait d’outil, de pierre d’achoppement au jugement esthétique, il serait bien pauvre. Si en effet, dans le discours des anciens, est beau l’art conforme à la nature, alors l’expérience de l’art est bien appauvrie, la beauté se voyant réduite à n’être qu’un critère de bonne conformité. (p.52)

Une fois écarté ce genre d’outil, Danto revient à ce qui l’intéresse le plus, et s’attache, à travers l’analyse de certaines œuvres de Duchamp, à dégager une définition de l’art aujourd’hui.


Partant de l’observation d’une pelle à neige – « En prévision d'un bras cassé » (Duchamp, 1915), Danto identifie une tension entre l’outil et l’œuvre : dépouillée de son utilité par un titre ingénieux, l’objet apparaît sous un nouveau jour, comme l’écrit Danto, le disponible (chaque outil est disponible à l’usage – Zuhandene) gagne le domaine du subsistant (Vorhandene). Le principe du ready made s’esquisse, qui permettra à d’autres – aux premiers rangs desquels Warhol – de systématiser cette approche, au moins autant de Duchamp.


Marcel Duchamp. In Advance of the Broken Arm. 1915. Readymade: show shovel, wood and galvanized iron. 121.3 cm. Yale Center for British Art, New Haven, CT, USA.

Ainsi se définissent les caractéristiques du ready made : « pas de beauté, pas de laideur, rien de spécialement esthétique » (Duchamp cité par Danto, p.56).

Rien d’esthétique, c’est à dire dans la pensée de Danto, rien qui ne fasse violence à l’œuvre en l’appauvrissant ou en la contournant. Rien d’esthétique aussi, au sens où Duchamp préfigure un art émancipé de ses multiples frontières et définition : « nous assistons au spectacle vertigineux d’un concept – le concept d’art – qui a eu les yeux plus gros que le ventre, tel un python infortuné dont le gosier soudain mal adapté se trouve obstrué par un morceau impossible à avaler ». (p.58). Ce que la fontaine de Duchamp crée, c’est une pensée nouvelle de l’objet et en l’occurrence, de l’urinoir.

Un autre détail se glisse dans l’analyse que fait Danto de la fontaine de Duchamp. Il parle du « muttless object » (objet orphelin de Mutt, ce dernier étant de constructeur de l’urinoir, dont la signature apparaît sur l’œuvre). Privée d’utilité, l’œuvre est également privée d’une origine, partant d’une intention. La brèche est ouverte pour la redéfinition à la fois de l’art, de l’œuvre et de l’auteur.

Duchamp nous introduit donc à un objet in-utile, sans origine, nouveau et la disparition du sens ne s’accompagne pas nécessaire ou seulement d’un sentiment de surprise mais également et presque en même temps, déjà d’un ennui. L’objet neuf introduit dans l’expérience esthétique le sentiment d’un grand vide, car tout de fait est à reconstruire. Le ready made nous introduit à une sorte d’esthétique négative (au sens d’ Adorno (d’un art conçu comme anti-thèse de la rationalisation dans les sociétés du capitalisme avancé, et simultanément anticipation d’une vie libérée de la domination), à un état d’extrême dénuement dans lequel rien ne subsiste mis à part l’objet. Tabula Rasa : retour à la case départ.
À propos de ce vide, Danto revient sur les mots de Warhol, qui décrit l’expérience simple de s’attarder longtemps sur un objet comme une sorte de méditation : « plus le sens disparaît, et plus vous vous sentez bien et vide ». Le ready made se découvre être une œuvre en creux, non pas invisible mais muette, et dans un certain sens encore éloquente parce que nue.

II. L’art, redéfini

« Je considérerai donc les interprétations comme des fonctions qui transforment des objets matériels en œuvres d’art. En effet, l’interprétation est le levier qui extrait les objets du monde réel pour les élever au monde de l’art, où ils sont dotés d’attributs souvent inattendus. » (p.63)

L’interprétation devient dans ce contexte constitutive de l’œuvre, à la faveur d’une révision du périmètre et des frontières de celle-ci. Tel est l’un des résultats possibles, des exemples donnés par le ready made.

Dés lors, la question ne fait que se déplacer sur la définition qu’on donne de l’interprétation. « La théorie critique moderne, écrit Danto, semble souscrire à une théorie de l’interprétation infinie, presque comme si l’œuvre était finalement une sorte de miroir dans lequel chacun de nous voit quelque chose de différent (soi-même), de sorte que la question de savoir quelle est l’image réfléchie correcte est dépourvu de sens. » (p.69). Ainsi donc faut-il s’en remettre à la figure d’un spectateur, comme garant en dernière instance du sens toujours fluctuant de l’œuvre, ou faut-il présupposer qu’il y a bien une interprétation correcte et donc d’autres fausses ?

Une autre conception interprétative, consiste non pas à trouver le sens chez le spectateurs (ou le lecteur) mais à faire de l’œuvre une sorte d’illustration d’un phénomène ou d’un principe. Les œuvres en sont réduites à n’être, comme le dénonce Susan Sontag, que des signes ou des symboles de réalités cachées. Cette interprétation dérive d’un modèle scientifique qui range chaque phénomène sous des lois, au détriment de l’expérience esthétique, entre temps disqualifiée.

Danto conçoit l’interprétation comme constitutive de l’œuvre d’art, comme une sorte de co-événement à l’œuvre : « œuvre et interprétation font irruption ensemble dans la conscience esthétique. De même que l’interprétation est inséparable de l’œuvre, elle est inséparable de l’artiste si elle est son œuvre. »

Loin d’adhérer au relativisme total dans lequel verse la théorie critique à l’époque où Danto écrit le livre (la mort de l’auteur est un thème très daté), il se rattache à un courant interprétatif soucieux de garantir l’intégrité d’un sens dans l’œuvre : « il existe une vérité interprétative et une stabilité de l’œuvre qui ne sont pas relatives du tout. » (p.71)

1 Comments:

  • At 5:55 PM, Blogger marie said…

    Avez-vous les références de la définition du ready-made par Adorno SVP?

     

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